L’Amérique mélancolique d’Edward Hopper

Dans cette « Room in New York » (1932), un couple s’ennuie. Peut-être Edward Hopper et son épouse Joe.

Samedi 17 novembre. Je me rends à une conférence sur Edward Hopper avant d’aller à l’exposition qui lui est consacrée au Grand Palais. Celle-ci a lieu à l’auditorium de l’Eglise Saint-Louis d’Antin, dans le 9e arrondissement de Paris. L’amphithéâtre à l’allure rétro, un piano à queue, un bureau légèrement éclairé sur l’estrade, des dames élégantes dans le public… L’ambiance des tableaux se fait déjà sentir. L’animatrice de la conférence, Françoise Barbe-Gall, fait son apparition: elle nous raconte la vie du peintre américain. En s’appuyant sur ses oeuvres, projetées sur un écran géant, elle analyse les fondements de son style. Ses commentaires teintés d’humour sont bien écrits et accessibles, loin de toute interprétation pompeuse ou alambiquée… On s’y retrouve et même, on l’apprécie. L’exposé aurait été tout autre si l’animatrice n’avait pas été aussi agréable à écouter.

Je ne connaissais pas grand-chose d’Edward Hopper. Selon la spécialiste, nous sommes rares en France à le connaître vraiment. S’il nous est si familier, c’est grâce à l’esthétique cinématographique qui se dégage de ses peintures. Ce lien étroit avec le 7e art est déjà perceptible dans ses illustrations de magazines, comparables à des affiches de cinéma. A partir de 1924, lorsqu’il abandonne son métier d’illustrateur pour se consacrer à plein temps à la peinture, sa notoriété émerge et les références se multiplient. House by the rail road a inspiré Alfred Hitchcock pour Psycho; Office at night fait écho au film noir Le Faucon Maltais réalisé par John Huston en 1941; la femme blonde derrière les vitres du New York office fait penser à Marilyn Monroe… Il arrivait à Edward Hopper d’aller au cinéma une semaine durant. Aujourd’hui encore, le peintre continue d’inspirer les cinéastes et même les écrivains.

L’artiste a toujours été en décalage avec son époque. D’abord au niveau de son parcours: il a étudié à la New York School of Art auprès de Robert Henri. Surnommée «L’école de la poubelle », les tableaux qui en sortaient étaient critiqués car manquaient de délicatesse, d’idéal. L’artiste se distinguait aussi par son style: en tant qu’illustrateur (longtemps son unique source de rémunération) les traits précis et conformistes de ses dessins se sont peu à peu transformés, devenant désormais à contrecourant des mouvements artistiques du moment: le fauvisme, le cubisme, l’impressionnisme. L’artiste ne renie pas pour autant ces mouvements: Rembrandt, Degas et Monet font partie de ses modèles.

« Couple drinking », 1907. Le visage du Parisien me fait penser au masque de « V pour Vendetta ».

Edward Hopper est un artiste à part. Dans ses peintures, on ne s’encombre pas de décor inutile; on fuit la foule; les femmes posent les cheveux détachés, l’apparence négligée; les zones de lumière qui passionnent le peintre sont celles qui se découpent sur les murs. Des obstacles se font souvent remarquer au premier plan: un trottoir, le rebord d’une fenêtre, un pont… C’est ce que Françoise Barbe-Gall nomme joliment «L’esthétique de l’empêchement». Le coin de rue est un lieu fascinant pour Hopper: un lieu de rencontres abruptes, où l’on peut changer de direction. Un pont repéré lui aussi sur plusieurs toiles symbolise le gouffre dans lequel l’humanité risque de disparaître, comme dans Bridle Path où l’arche dans la pénombre représente la Seconde Guerre mondiale. La question de l’éventualité est omniprésente dans l’œuvre du peintre. Le temps est figé dans ses toiles pour mieux apprécier chaque détail de l’action qui s’y passe.

La société américaine est un thème favori d’Edward Hopper. Le Soir bleu en est un parfait résumé: on y voit un entremetteur, une prostituée, un artiste, un client, un couple bourgeois et un homme travesti en Pierrot: Hopper. L’univers du spectacle intéresse aussi ce dernier: le théâtre, au même titre que la ville, sert de décor à de nombreuses oeuvres; l’artiste y figure en comédien à plusieurs reprises. Pour Françoise Barbe-Gall, on pourrait interpréter Drug Store comme la critique d’une société «consumériste»: on avale le laxatif, on digère, on évacue; les Américains achètent, consomment, jettent. Edward Hopper est fasciné par la vie des autres. Ces vies dont on ne connaît ni les protagonistes, ni les détails. Il se place dans des lieux qui lui permettent de mieux les observer: une loge, une fenêtre. De ces observations en résultent la mélancolie, la solitude, l’accablement, l’ennui, l’indifférence, la violence. Les personnages se frôlent, s’évitent, se supportent, se parlent parfois. Ils se contentent, en somme, de coexister.

Et l’exposition dans tout ça? Légèrement décevante: les tableaux que je venais d’observer sur un écran de cinéma me paraissaient tout à coup beaucoup trop petits; la masse de visiteurs m’empêchait de m’en approcher et même quand j’y parvenais: ils n’avaient malheureusement plus de secrets pour moi. A la prochaine occasion, je choisirai d’assister à la conférence après l’exposition, histoire de laisser parler en premier mes émotions plutôt que ma mémoire.

Edward Hopper. Galeries nationales du Grand Palais, Paris 8e, métro Franklin Roosevelt. Jusqu’au 28 janvier 2013.

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3 réflexions sur “L’Amérique mélancolique d’Edward Hopper

  1. moi je conseille d’aller à ce genre d’expo en nocturne , j’y suis allée un samedi c’était atroce, je n’ai pas assisté à une conférence avant mais je m’attendais à des tableaux grands très grands comme son fameux coin de rue qu’on trouve en poster dans toutes les boutiques -de- livres -d’art- pour- nuls -des- coins- de- rue- de -Paris,
    par contre les affiches illustrations qu’ils créées sont en décalage avec le reste de son œuvre.. Décalage par un décalé…

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