Histoires de femmes

Cate Blanchett, bluffante en "Blue Jasmine" à la dérive. (Crédit : Mars Distribution)

Cate Blanchett, bluffante en « Blue Jasmine » à la dérive. (Crédit: Mars Distribution)

Bientôt un an que j’existe, ici, dans un tout petit coin de la Toile. Je ne vous parle pas beaucoup (dur dur d’entretenir un blog!). J’espère réussir à me rattraper. En ce dimanche soir, un thé noir aux épices à portée de main, la musique inspirante de Radio Nova dans les oreilles, j’ai choisi de vous parler de trois femmes. Trois femmes que j’ai rencontrées sur le grand écran. Trois femmes un peu paumées qui, chacune à leur manière, m’ont touchées.

Isabelle, 17 ans.

Une longue chevelure châtain. Un corps déjà parfait. Une bouche pulpeuse. Un regard «mélancolique».  Isabelle est jeune et jolie. En apparence, elle semble tout avoir pour être heureuse. Une vie aisée sous le toit parisien d’une mère friquée. Un petit frère attentionné et complice. Un beau-père plutôt cool. Des camarades de classe qui l’apprécient, en dépit de sa nature introvertie. Un père absent qui prend rarement de ses nouvelles et se contente de lui donner de l’argent pour les grandes occasions. Qu’importe, elle s’en accommode. Dans le fond, une blessure inexplicable, une facette sombre de sa personnalité, qu’elle tente-en vain- de cerner… Cette vie ne lui convient pas alors elle décide d’en mener une double: Après un été au cours duquel elle perd sa virginité auprès de l’Allemand Félix, qui la laisse indifférente même après le fameux acte, elle choisit de se prostituer. Ni pour les billets ni pour le plaisir, si ce n’est pour celui de séduire. Pour la performance peut-être, pour se sentir importante, valorisée… On ne le saura jamais vraiment. Elle tombe la plupart du temps sur des clients odieux, qui ne la respectent pas. Puis un jour, dans la chambre d’hôtel 6095, la rencontre avec le vieux George va changer la donne. L’homme est différent des autres. Il est plus tendre. Elle s’y attache. Puis il meurt, en plein ébat.

"La scène du Mépris, ça marche à tous les coups" (Crédit : Mars Distribution)

« La scène du Mépris, ça marche à tous les coups » (Crédit: Mars Distribution)

Sous le choc, Isabelle en finit avec «Lea75», le pseudonyme qu’elle s’est choisie sur le site de rencontres de charme. Sa mère découvre le pot-aux-roses suite à l’enquête de police sur le décès du gentil George. Les disputes se multiplient. Les séances de psy n’arrangent rien à la situation. Elles ne l’aident pas à comprendre ses actes et lui remémorent la douleur d’avoir perdu le plus précieux de ses clients. Elle essaye de reprendre une existence normale et entame une relation avec un jeune homme de son âge, Alex, dont elle se lasse très vite. Le sentiment de vide est toujours là… L’épouse de George la contacte. Elles se rencontrent sur le lieu du crime d’amour. La femme ne juge pas celle en devenir. Elle l’admire même, d’avoir osé jouer de son corps, en toute liberté. Isabelle regarde par la fenêtre. Repense à George. Sourit. Clap de fin.

Si hors-champs le regard de François Ozon (et ses déclarations coup de tonnerre) a fait beaucoup de bruit depuis sa participation au 66e Festival de Cannes, sa caméra, elle, ne porte aucun jugement. Elle gêne, quand elle filme des scènes de sexe crues, elle angoisse à travers des plans d’Isabelle, de dos, longeant le couloir sombre et interminable qui la mène à la fameuse chambre 6095. Et elle frustre quand l’unique question tourne en boucle dans notre esprit: «Pourquoi fait-elle ça?». Elle ne se contente pas de mettre en lumière, d’une façon brillante, la beauté de la mannequin Marine Vacth (actrice débutante, qui à la vue de cette performance coup de poing, a encore de très beaux jours devant elle sous cette casquette) et son âme tourmentée, mais aussi l’impuissance réaliste de sa mère (Géraldine Pailhas), qui se dit dégoutée de sa propre chair. Elle instaure le mystère et déroute le spectateur. De bons points auxquels viennent s’ajouter les chansons de Françoise Hardy, le poème de Rimbaud, Les Liaisons Dangereuses feuilletées entre deux stations de métro, un gros plan sur cette bouche rouge cerise, peinte sur l’un des couloirs de la gare Saint-Lazare, qui évoque celle de l’héroïne du long métrage. Des petits calculs ici et là qui mènent à penser qu’Ozon, avec Jeune & Jolie, a tout bon.

Jeannette, 45 ans.

Elle voulait devenir anthropologue. Elle est devenue femme de riche. Et puis a changé de prénom parce que Jasmine au lieu de Jeannette, «ça fait tellement plus classe». Elle vit confortablement dans son bel et spacieux appartement new yorkais, situé Park Avenue et se fait dorloter par son époux, jour après jour. Du haut de sa tour d’argent, elle ne voit pas -ou feint de ne pas voir-, que l’homme d’affaires multiplie les magouilles financières… et les infidélités. Une liaison de trop va faire voler en éclat les faux-semblants installés dans le couple. L’énième écart de conduite du mari, cette fois avec une fille au pair française, conduit l’héroïne à commettre l’irréparable. Alors que son cher et tendre lui fait ses aveux, la victime de la trahison, prise de panique, lui fait payer le prix fort: un coup de fil au FBI, et voilà Hal le Coureur en prison pour ses fameuses transactions douteuses. L’homme finit par se pendre derrière les barreaux. Et Jasmine, sans un sous, maniaco-dépressive, ne s’en remettra jamais. Pour couronner le tout, son fils adoptif Danny, seul détenteur de la vérité, a décidé de couper les ponts.

Blue Jasmine (Cate Blanchett), rouge de colère. (Crédit : Warner Bros.)

Blue Jasmine (Cate Blanchett), rouge de colère. (Crédit: Warner Bros.)

Jasmine prend un nouveau départ à San Francisco, généreusement hébergée par sa sœur Ginger. Cette dernière, dont la personnalité est à l’opposé de celle de Jasmine, ne connaît pas le véritable dénouement de son histoire et ferme les yeux sur son comportement du temps où Hal était encore en vie et qu’il l’a escroquée elle et son compagnon de l’époque. Jasmine devient secrétaire médicale le jour, échappe de justesse aux avances de son patron, et suit des cours d’informatique (auxquels elle ne comprend rien) le soir, en vue de suivre une formation en ligne pour devenir décoratrice d’intérieur. S’ajoute à ce quotidien loin d’être paisible, une relation sous tensions avec sa cadette qui enchaine les conquêtes jamais assez convenables à ses yeux; elle lui répète que vivre auprès de loosers -sans argent- ne la rendra jamais heureuse. La naïve Ginger suit les conseils de Jasmine qui de son côté fait la rencontre d’un agent diplomatique. La belle blonde, toujours élégante dans son tailleur Chanel, lui cache son passé, en voyant en ce charmant homme fortuné, prêt à la gâter autant qu’Hal la couvrait de bijoux, l’espoir d’une seconde chance. Raté. L’homme finit par découvrir l’envers du décor et rompt les fiançailles. Ginger retrouve l’un de ses loosers, son préféré, et décide de ne plus se laisser dicter sa vie par son odieuse ainée. Celle-ci passe son temps libre à ingurgiter alcool et calmants et à faire des monologues dans la rue, revivant systématiquement les mêmes scènes traumatisantes. Jasmine finit seule sur un banc. La chanson Blue Moon –celle de sa rencontre avec Hal-, toujours en tête… Le regard dans le vide, elle ne se souvient plus des paroles. Clap de fin.

Woody Allen, qui collectionne les muses d’Hollywood, sublime ici tout le talent de Cate Blanchett, bluffante dans le rôle de cette Jasmine à la dérive. L’actrice livre une performance étonnamment physique de ce personnage qui sombre dans la folie. Ses regards dans le vide, ses paroles qu’elle marmonne, habitée par ses souvenirs, ces verres de vodka martini qu’elle s’enfile par dizaines, résignée… Autant d’éléments qui nous mènent à penser que l’Oscar est tout proche. Le réalisateur dresse un portrait sombre sans jamais tomber dans le pathos. Fidèle à son humour, il offre même au spectateur quelques scènes pétillantes, incarnées pour la plupart par Bobby Cannavale alias Chili, le séducteur au grand cœur (et à la main lourde sur le gel). On pense souvent qu’un grand cinéaste, en vieillissant, devient moins bon. To Rome With Love, au rythme effréné, sans queue ni tête, limite oppressant, me le confirmait l’année dernière. Puis Blue Jasmine me fait croire que le bon vieux Woody (77 ans), spécialiste es coup de théâtre, nous réserve encore de belles surprises.

Bettie, 63 ans.

Rien ne va plus dans la vie de Bettie. Le restaurant familial est menacé de fermeture. Son amant l’abandonne pour une plus jeune. Sa vieille mère rabat-joie lui tape sur le système. Alors en plein service, Bettie se fait la malle. Elle sillonne les routes sans but, si ce n’est celui d’oublier tout ce foutoir. Son paquet de cigarette, seul ami fidèle capable de calmer ses nerfs, est vide. Elle demande à un passant le chemin du tabac le plus proche. Il l’invite à entrer chez lui et la dépanne en lui offrant une cigarette roulée qu’il met trois plombes à confectionner (son âge avancé et ses doigts de paysan à la retraite tout gonflés ne l’aidant pas à aller plus vite). Bettie s’endort presque. Puis goûte enfin au plaisir rassurant du tabac. Elle trouve son interlocuteur touchant. Il lui raconte que la seule femme qu’il ait jamais aimée est décédée tôt d’une maladie, mal soignée à l’époque. Elle le remercie pour son accueil et reprend la route. Deuxième arrêt: un bar dansant. C’est là, qu’elle compte s’acheter un nouveau paquet. Elle fait la connaissance d’un petit groupe de fumeuses qui lui indiquent que c’est Marco qui fournit les clopes (de contrebande). Le trentenaire fait son apparition. Il n’a pas sa langue dans sa poche et semble avoir un penchant pour les femmes mûres. Il offre quelques verres à Bettie qui finit par lâcher prise, s’enfiler plusieurs coups de trop, enflammer la piste, porter une perruque disco rose et coucher avec son prétendant. Le lendemain matin, dans les draps de son prince d’un soir, sa gueule de bois lui fait oublier le dénouement de cette folle nuit. Légèrement abasourdie, elle s’empresse de reprendre le volant. Marco, visiblement déjà très accro, lui crie son amour à travers la vitre de sa voiture.

Bettie (Catherine Deneuve) en voit des vertes et des pas mûres. (Crédit : Wild Bunch)

Bettie (Catherine Deneuve) en voit des vertes et des pas mûres. (Crédit: Wild Bunch)

Sur le chemin, sa fille, à qui elle ne parle quasiment plus, l’appelle en rogne. Elle a décroché un entretien et ne peut déposer son fils chez son grand-père paternel pour ses vacances. «Si pour une fois, tu pouvais me rendre un service et l’y emmener pour moi, ça serait vraiment super», lance-t-elle en grinçant des dents. Bettie accepte de s’occuper de Charly. Un peu par obligation. Beaucoup pour remplir son devoir de mère. Enormément pour rattraper le temps perdu. Bettie va réapprendre à connaître son petit-fils, qu’elle n’a pas tellement vu grandir. Elle résiste à ses caprices, se confronte à lui, retrouve le sourire grâce à ses pitreries. Elle se rend avec lui à une séance photo pour un calendrier spécial anciennes Miss France. Elle a participé au concours de beauté dans sa jeunesse mais un terrible accident de voiture, dans lequel elle a perdu son compagnon de l’époque, ne lui a pas permis d’assister à la finale. Les flashs étourdissants du photographe la renvoient à cet épisode douloureux. Elle s’évanouit. Puis se réveille à l’hôpital. Face à elle, le grand-père de Charly qui a fait le déplacement pour prendre la relève. L’homme est froid et agressif. Il succombe tout de même à l’énième crise de Charly qui lui supplie d’emmener Bettie avec eux. Petit-fils et grand-mère sont devenus inséparables. Il faut faire avec. Puis c’est Bettie qui succombe au charme du sauvage Alain, par ailleurs en campagne municipale. Il l’héberge dans sa belle maison. Elle s’y sent bien. Un repas au grand air rassemble les amis du propriétaire, venus le soutenir en attendant les résultats du vote. La mère de Charly déboule, toujours en rogne. La mère de Bettie aussi, inquiète de ne pas avoir eu de ses nouvelles. Les résultats du vote ne tombent pas en faveur d’Alain. Ca s’attriste, ça s’engueule, ça pleure, ça se réconcilie, ça tombe amoureux. Le resto familial est toujours au bord de la faillite. Mais tant pis, la promesse de bonheur pour tout ce beau monde, et surtout pour Bettie, réside ailleurs… dans l’avenir. Clap de fin.

A 70 ans, Deneuve n’a rien perdu de sa classe, qui la dresse toujours en icône du cinéma français. Emmanuelle Bercot la filme avec tendresse: on y découvre une femme-enfant (avec un collier orné de son prénom en guise de pendentif), qui a peur du noir et des démons de son passé. La relation amour-haine qu’elle entretient avec sa fille est particulièrement émouvante. La chanteuse Camille (et son débit mitraillette de mots percutants) est parfaite dans le rôle d’une fille paumée qui ne demande qu’à être aimée. Après l’avoir entendu prêter sa voix à Colette dans Ratatouille, puis vu prêter ses traits à Muriel dans Elle s’en va, je suis curieuse de découvrir ses prochains rôles au cinéma. Nemo Schiffman, en petite teigne de Charly, est l’autre garantie de sortir de la salle le sourire au lèvre, comme cette scène drôlissime où Marco devant une Bettie effarouchée lance un “bah alors, tu fais la grimace?”.

Une Parisienne, une Américaine et une Bretonne m’ont tapées dans l’oeil. Pourtant rares sont les films français à gagner mon coeur. Un Parisien et un Breton changeront peut-être définitivement la donne… To be continued.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s